Un projet Labex Arts H2H
 
Replay, restitution, recréation
Pour une typologie de la reprise des archives

Argument

Et si du socle vide des places de Paris les statues disparues sous l'Occupation resurgissaient du néant dans lequel l'histoire les a plongées ? Et si "des archives mortes, on pouvait tirer du sang chaud" comme le disait Lucien Febvre à propos du pouvoir des documents ? Et si la disparition des œuvres plus ou moins lointaines dans le passé était la source d'une recréation en acte, mais différée et diffractée dans l'espace, à l'image de l'Hommage à Arago de Jan Dibbets, avec sa série de médaillons disséminés dans le sol parisien, le long du méridien de Paris ? Les lieux et fonds d'archives sont, depuis Jules Michelet, irrigués par le pouvoir de résurrection du passé qu'ils sont susceptibles de représenter pour l'écriture de toute forme d'histoire. Et pourquoi pas aussi pour la création des artistes ?

 

La disparition des oeuvres, par leur destruction ou par leur omission, institue une césure qui n'est qu'artificielle, entre la création active des oeuvres et leur transmission passive ». Si la protection patrimoniale est associée irrémédiablement aux objets « morts », en opposition à la création, et plus encore au spectacle « vivant », elle n'en demeure pas moins obsédée par l'idée même de renaissance et de présence du passé, selon le fantasme de garantir la vie éternelle à certaines oeuvres. Au fond, il s'agirait, dans l'idée d'une symétrie improbable entre les archives et la création, de comprendre comment le patrimoine, y compris esthétique, est sans cesse produit par son intense sélection : l'art se nourrit de sa propre destruction, dans la mesure où il est le résultat d'élections et de tris successifs.

 

Le défi que le projet propose de lancer consiste précisément à franchir le miroir de la disparition pour explorer les modalités de la réexécution des oeuvres. La question de la recréation des oeuvres perdues ou immatérielles à leur source est faussement chimérique : elle se situe à la rencontre du monde de la création et du patrimoine.

 

Les pratiques et les politiques de restauration ou de conservation des oeuvres, en France comme en Europe, sont animées, avec une vigueur inédite depuis près de deux décennies au moins, par la tentation de la restitution des monuments détruits, que ce soit pour des raisons politiques et symboliques (Hohenzollern Schloss à Berlin) ou touristique (la grille du château de Versailles). La question de la possibilité même du replay des oeuvres contemporaines gouvernées par la nature du happening et du dispositif de l'installation, sous la forme classique de la « répétition » chorégraphique ou plus contemporaine du "reenactement", est devenue l'écho d'une obsession de la trace au sein de la création actuelle.

 

La création chorégraphique, par son évanescence radicale et simultanée, offre l'extraordinaire possibilité de poser à la fois la question du ou des corps comme archives de l'art, et de la manière dont le geste peut s'inscrire, s'archiver et donc se transmettre, pour mieux resurgir sous la forme d'une autre création, qui puisse être elle-même la résurrection d'un mouvement antérieur. Le corps statufié comme le geste incarné permettent donc ici de délimiter les parois du miroir qui unit, en les opposant, l'art et l'archive.

 

Ce qu'il est désormais banal de nommer archive fever (traduction du « mal d'archives » de Jacques Derrida) constitue ainsi par paradoxe la suture et la césure de pratiques qui tendent à se rejoindre. Une exposition éponyme en 2008 à New York a parfaitement posé la question des « usages » du document, sinon de l'archive, dans l'art contemporain. À l'art de l'archive répond, en effet, le statut et l'usage, rétrospectif comme prospectif, des archives de l'art.

 

De longue date, les « rétrospectives » artistiques ne cessent, de Ingres à Chéreau en passant par Cocteau, d’exploiter le document d'archives : l'exposition consacrée aux archives de Picasso en 2005 (« On est ce que l'on garde ») représenta sans doute en France une étape décisive (fonds 515 AP des Archives nationales déposé au Musée Picasso).

 

Le moment de l'exposition ou de la réalisation des oeuvres est en fait le lieu même de confrontation des archives des oeuvres et de l'oeuvre archivée. Le motif « archival » ou archivistique de la création contemporaine (dont les Time Capsules d'Andy Warhol forment peut-être l'horizon initial) n'est pas seulement mis en scène par les artistes (de Christian Boltanski à Walid Raad) et par les danseur (Robert Swinston travaillant à partir des “Dance Capsules” de Merce Cunningham) ; le créateur archivant et/ou l'archiviste créateur sont indissociables. De leur échange mutuel découle la possibilité même du replay, du remake, et d’une recréation en acte.

 

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